Marine Lanier

Nos feux nous appartiennent réunit différentes séries qui se font écho depuis 2006. Ce montage explore le thème du clan, et dans son prolongement, l’idée d’appartenance, par les récits qui le façonnent, les imaginaires lointains auxquels les légendes familiales nous renvoient. 

Que signifie alors sortir du clan — dans le même mouvement se réconcilier, afin d’approcher un troisième lieu ? Le clan, mot d’origine gaélique, évoque la famille. Il est également en relation avec la plante, et nous parle ainsi de rameau, de racine, de ramifications, fragments qui reviennent de manière obsessionnelle. 

Je viens d’une famille de jardiniers, paysagistes, pépiniéristes, horticulteurs, fleuristes. Depuis cinq générations, les hommes de ce clan organisent l’espace, cherchent à le maintenir, à le discipliner. Ils taillent les arbres, charrient les déchets, les brûlent, surveillent les feux, transportent les racines à l’arrière des remorques, ratissent les feuilles de cours pleines de graviers, plantent des haies vives, livrent des fleurs, habillent les enterrements, les baptêmes, les anniversaires, les mariages, participent à tous les rituels qui donnent forme à une vie. L’odeur de l’eau des fleurs est une chose qui saisit la famille. Un parfum qui nous sidère. C’est un écho de fleurs fanées, de mousses vertes, de tiges coupées au sécateur, de sève entière qui se répand.

Le feu, pivot de cette construction — élément catalyseur à forte charge symbolique, doit être entendu ici comme figure de ralliement. Les paysages d’Arménie sont de grands déserts calcinés de chaleur. Des points de vue militaires dépeuplés de l’événement guerrier. Des lieux de tirs et de guet. Des endroits d’où l’on fait feu. Il y a le visage de mon frère recouvert de suie. La main d’un vigneron blessée, carbonisée par le frottement de la matière sur sa peau, réceptacle du dehors ; le déroulement d’un brasier de sa naissance à son extinction, les serres familiales envahies par une végétation luxuriante originaire de l’hémisphère sud, sèche, brûlée sur des hectares évoquant la fuite des boat people depuis le Vietnam. Quelque chose nous happe — une fulgurance jaillit sur nos visages, une ombre recouvre nos peaux. La chaleur nous retient au bord du cercle. Le feu nous enveloppe de son odeur âcre, forte, charnelle, définitive. Le brasier est un aimant, lumineux, brillant, aux facettes qui se tordent dans le brouillard autour. On se tient en silence, hypnotisés par la hauteur des flammes. Au-delà des joies, des drames, du temps qui passe, des récits antiques, des mots qui s’arrachent eux-mêmes à la vie. Tout se déroule dans l’immédiateté de l’élément. Nous savons qu’il n’est plus nécessaire d’appeler, de vouloir habiter l’absence de paroles, de crier dans l’obscurité. Nous imaginons la beauté de ce qui est indicible, l’étrangeté de l’innommable, les espaces ouverts de ce qui est impensable, les lointains tragiques de ce qui échappe, fuit, circule à travers nous.

 

Biographie

Née à Valence en 1981, Marine Lanier vit et travaille entre Crest et Lyon. Après des études de géographie, lettres et cinéma, elle est diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d‘Arles en 2007. Depuis elle partage son activité entre commandes publiques, enseignement et recherche personnelle. Elle participe régulièrement à des commandes autour du territoire et du paysage, notamment pour la Conservation du Patrimoine de la Drôme et au sein du collectif de photographes Les Climats. Elle expose son travail en France et à l‘étranger.
De 2006 à 2015, elle est successivement en résidence en Chine (Bourse région PACA), à Angle art contemporain (Programme Ecriture de Lumières-DRAC Rhône-Alpes), en Arménie en lien avec les Beaux-Arts d’Erevan, sur le territoire du Sésame (Médiathèque de Montélimar), à la MFR de Divajeu avec le collectif Les Climats, à Lux Scène Nationale, Valence.
Elle est lauréate du Prix Arca Swiss en 2007, du Prix Photographie Maison Blanche#3 dans le cadre de Marseille-Provence 2013 – Capitale Européenne de la Culture et de FOTOFILMIC 2016 (Vancouver). Elle a été sélectionnée pour les prix La Nuit de l‘instant (Marseille), Les Boutographies (Montpellier), Descubrimientos, PHoto España, (Madrid), Voies off / Rencontres Internationales de la Photographie d‘Arles, Emergentes DST / Encontros da imagem (Braga, Portugal), First Book Award / éditions Mack (Londres).
Elle a notamment exposé à La Biennale de la Photographie de Mulhouse, au Festival Croisements, au Chengdu Blueroof Art Museum (Chine), à la Samsøn Gallery (Boston), chez Théophile Paper’s (Bruxelles), durant La Biennale d‘Art Contemporain de Lyon dans le cadre de Résonance, à l’Atelier De visu, la Galerie Mad, la galerie La Traverse, au Frac PACA (Marseille), durant le festival Itinéraires des photographes voyageurs (Bordeaux), au CAC Château des Adhémar à Montélimar, à la galerie Michelle Chomette, au festival Jeune Création à la galerie Thaddaeus Ropac (Paris) à l‘Artothèque de Grenoble, durant le festival PhotoIreland (Dublin).
En 2016, son travail fait l‘objet d‘une publication monographique co-édité aux éditions Poursuites (Arles / Paris) et aux éditions JB (Genève). Ces photographies sont accompagnées par une nouvelle inédite de l‘écrivain Emmanuelle Pagano. Elle présentera prochainement ses images lors de diverses expositions collectives : DNJ Gallery (Los Angeles, USA), Festival Photobook Melbourne (Australie), Burrard Arts Foundation (Vancouver, Canada) et expositions personnelles : Espace JB (Genève) et Lux Scène Nationale Valence.

 

Written by Jörg Brockmann

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