Olivier Christinat

Un singulier pluriel

Selon Raymond Depardon, « il faut aimer la solitude pour être photographe. » Le photographe suisse Olivier Christinat ne le contredira pas, lui qui a été dans un pays dont il ne parle pas la langue pour observer les passants japonais du haut d’un immeuble. Les images de cette série montrent ainsi des vues plongeantes sur des scènes de rues avec visages nets et précis au milieu de foules. Le cadrage a d’abord été réalisé lors des prises de vue avec une téléobjectif puis, à son retour à Lausanne où il habite, il a recadré les photographies pour y déceler des sujets latents jusqu’alors passés inaperçus.

En adoptant un état quasi somnambulique, le lauréat du Rado star Prize switzerland 2013 a fait le choix audacieux de ne jamais être au cœur de l’action. Ne se doutant souvent de rien, les personnes photographiées sont transformées à leur insu en portraits anonymes. Olivier Christinat donne alors à voir une beauté passant incognito. Pour se faire, il endosse deux rôles contradictoires : celui de “larron” qui effectue un “vol à l’arraché” pour capter un instant de beauté éphémère et celui de détective qui mènera par la suite l’enquête pour donner un sens à ces histoires. On est bien là en résonance avec la remarque de John Stuart Mill selon laquelle « la photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard. » Dans ce jeu de cache cache permanent, les visages d’hommes et de femmes se superposent et se répondent les uns les autres.

Se servant des outils de paparazzi – notamment des effets permis par les zooms et les images légèrement « floutées » -, Olivier Christinat met non seulement en place un jeu de proximité et de distance mais développe aussi une dialectique vie privée / vie public. Eloigné physiquement des acteurs de la vie sociale japonaise, il semble paradoxalement en saisir l’intimité. Faux novice puisque marié avec une Japonaise, il semble apprécier d’être obligé de tout voir sans rien y comprendre… En laissant les perspectives s’écraser l’une sur l’autre et les plans s’encastrer, il semble parfois engendrer une lecture altérée de la réalité, supposant des proximités qui n’en sont probablement pas. Cela ressemble à s’y méprendre à un Lost in translation version photographique. Dans ses portraits, il ne cherche d’ailleurs même pas à faire ressortir des traits de caractère ou à bien dramatiser les situations. Seuls les gestes pudiques ou anodins semblent l’intéresser. Par des flous superposés ou des espacements, il met en évidence cette banalité des foules si caractéristiques des grandes métropoles asiatiques. On est loin du rôle presque chamanique que Michel Tournier octroyait dans “Le Roi des Aulnes” à la photographie : “une pratique d’envoûtement qui vise à s’assurer la possession de l’être photographié”.

Le travail d’Olivier Christinat a fait l’objet de nombreuses expositions en Europe, mais aussi au Japon et aux Etats-Unis. En 2015, il a notamment participé à l’exposition du Musée de l’Elysée “Un autre regard sur Paléo” à l’occasion des 40 ans du Paléo Festival et des 30 ans du Musée de l’Elysée. Il s’agissait alors de célébrer un passé mais surtout de se créer des souvenirs dans le cadre d’une démarche plasticienne… Le titre de la présente série, Nouveaux souvenirs, est dans cette continuité mais il interpelle néanmoins par son ambivalence: est-ce la photographie qui transforme l’instantané en souvenir ou bien s’agit-il d’évoquer un passé récent? Qu’importe, ce qui compte c’est que la photographie corresponde ici à la définition que Pierre Movila en avait donnée : « un arrêt du cœur d’une fraction de seconde ». Tatyana Franck