Christophe Dugied
« extérieur nuit »

« extérieur nuit »

11 mars – 10 mai 2005

« La nuit symbolise l’illusion de nos vies. »
Christophe Dugied

Pour “extérieur nuit”, titre de l’exposition, Christophe Dugied développe son travail autour de sites industriels du Nord de la France et de Belgique. Abandonnés ou provisoirement endormis, ces lieux sont le décor idéal pour mettre en place un théâtre des ombres. « Ces espaces architecturaux vidés de toute présence humaine m’attirent par leur nature purement transitoire« , explique Christophe Dugied.

« J’aime me balader la nuit, depuis l’âge de quatorze ans. Cela correspond à l’époque où j’avais une mobylette. Je découvrais alors les quartiers de la banlieue et de Paris. »
Photographe noctambule, menant son propre voyage au bout de la nuit, il se balade seul dans ce monde mi-urbain, mi-industriel, découvre l’univers des ports, des dépôts, des banlieues. « J’ai commencé à faire des photos de nuit un peu par hasard, pendant une promenade nocturne dans le port de Lisbonne, se souvient Christophe Dugied. J’étais avec un ami photographe. Nous avons fait des photos dans le port industriel de la ville. »

Même si l’artiste déclare que le côté documentaire est très important, « mes photos restent avant tout un témoignage de ces lieux« , la photographie en tant que document de la réalité ne suffit pas dans ce cas. Le photographe nous révèle ici ce qu’on ne voit pas en se réappropriant les lieux grâce à la lumière, pour mieux les sublimer et transporter le spectateur dans un ailleurs visible uniquement grâce à la photographie. C’est pourquoi il repère tout d’abord des lieux, faisant ainsi une sorte de recherche topographique. Elles captent le moment suivant le coucher du soleil. On y voit un paysage urbain, des zones portuaires plongées dans le silence, dans la solitude. Ces images nous parlent un langage ambigu, elles nous font ressentir une constante dualité. Le spectateur est transporté vers un ailleurs, entre deux mondes, en porte-à-faux entre la tension du jour et le calme de la nuit, le plein et le vide, le tumulte et le silence, le quotidien et le fantastique, le vrai et le faux, le rêve et la réalité.

Quelque part entre paysage et nature morte, au sens propre comme au sens littéral, ces visions modernes sont à la fois inquiétantes et séduisantes. Elles attirent notre attention, nous fascinent par leur esthétique impressionnante, leur beauté étrange, car elle nous donne à voir un temps d’après l’humain.L’homme a-t-il abandonné ces lieux ou la nature a-t-elle abandonné l’homme ?
Intéressé par les mutations du lieu au coeur de la nuit (le bâtiment industriel perd sa vocation première au profit d’une nouvelle entité),Christophe Dugied nous montre des endroits déserts, presque métaphysiques, plongés dans des couleurs acides très particulières et intenses, des ombres inattendues et une lumière théâtrale provenant d’un cocktail mêlant tout à la fois éclairage électrique et rayons de lune (il n’est pas étonnant d’apprendre que l’artiste admire les tableaux d’Edward Hopper ou les films de Wim Wenders et David Lynch).

 

Si les images nocturnes de Christophe Dugied sont si frappantes, c’est qu’elles entretiennent avec le monde de la nuit un rapport singulier. Le photographe attend, car un long temps de pose est nécessaire pour réaliser ce genre d’images. Travaillant sans filtre ni éclairage d’appoint il parvient, sans retoucher ses négatifs, à nous livrer des scènes d’une grande intensité. Il suffit de choisir le bon angle de vue, le bon moment et la bonne lumière.

Avec cette série réalisée de nuit, Christophe Dugied nous rappelle –et ce n’est peut-être pas vain aujourd’hui- que photographier, c’est avant tout écrire avec la lumière. En effet, la lumière, cinématographique, industrielle et calculée pour couvrir des espaces fonctionnels est la substance même de ces photos. Elle joue un grand rôle, dans la mesure où elle vient dramatiser le réel, elle crée un climat théâtral, cinématographique, elle fait basculer le réel dans l’imaginaire.  »La nuit, et par opposition la lumière, sert mon propos dans la mesure où ces photographies ne seraient pas réalisables de jour avec un éclairage naturel »,explique le photographe.

De même, travail de mise en scène se limite à la composition des formes qu’il a devant les yeux au moment de la prise de vue, à l’organisation des plans et au choix des angles de vue.

Au final, Christophe Dugied obtient une image qui n’est plus tout à fait ce que ses yeux ont vu mais une construction rigoureuse de lignes verticales et horizontales, d’ombres, de reflets et de taches de couleurs révélées par la lumière, comme si la réalité devenait peinture, ou plus exactement composition picturale abstraite.
C’est grâce à la sensibilité de l’œil et à l’imagination de l’artiste que nous pouvons admirer ces images agrandies. Leur grand format nous invite à pénétrer dans cet univers entre deux mondes. Nous avons alors l’illusion de nous balader dans une maquette de ville, un décor de théâtre ou encore une scène de cinéma.

 

Nul ne doute que l’expérience de Christophe Dugied dans la profession de photographe de décoration ait joué un rôle. On est surpris par les détails, par la composition statique et la perspective dynamique, par l’atmosphère inattendue du temps suspendu… pourtant on attend que quelque chose se passe, qu’une fenêtre s’ouvre, qu’un lampadaire de rue s’éteigne, qu’un chat vienne à passer… mais les seuls acteurs présents sont nous–mêmes, les spectateurs.

Christophe Dugied (1960, Metz) vit et travaille à Paris.